En trente ans d’existence, le webdesign semble avoir sacrifié sa créativité sur l’autel du commerce et de la rentabilité, rendant le web inexpressif et transformant les internautes en simples acheteurs. Mais la relève est en train de s’installer.
Le design, qui prend probablement ses racines dans l’Antiquité ou même avant, a très longtemps concerné la création d’objets fonctionnels et l’architecture. C’est la révolution industrielle du 19e siècle qui l’a propulsé au-delà de l’artisanat avec la production de masse et la nécessité de créer plus et d’innover sans cesse. Le design s'est alors emparé de nouveaux matériaux et de nouvelles techniques de production et, comme le précise le site de l’école de design EFET CREA, “cette période a vu l’émergence du design moderne, caractérisé par une esthétique épurée, une fonctionnalité optimisée et une approche centrée sur l’utilisateur.”
Aujourd’hui, “les services, les transports, le mobilier et les objets, les espaces, sont emprunts de design qui s’est développé dans de multiples secteurs de la vie moderne”, indique la journaliste Anne Swynghedaw sur le site du magazine AD en présentant le ”design tendance” de 2026. Mais qu’en est-il du webdesign ? Enquête sur un terrain glissant.
Tim Berners-Lee a créé le premier site Internet en 1990, mais ce n’est qu’au milieu des années 90, alors que les sites Internet étaient encore peu nombreux et moches que de nouveaux métiers ont commencé à apparaître dans le secteur: webmaster, webdesigner et rédacteur web.Le webmaster s'occupait du développement du site de son entreprise et modérait son forum (l'ancêtre des commentaires de blog). Le webdesigner imaginait un nouveau site, tant au niveau de l’architecture que du look, et s’efforçait d’offrir aux futurs visiteurs du site une navigation intuitive et confortable. Le rédacteur web, lui, écrivait pour le web. On ne parlait pas encore de contenu.
Dans les petites structures de création web aussi appelées studios web, c’était souvent la même personne qui portait les trois casquettes. Mais les agences web se sont très vite développées, et en l’an 2000 le webdesign a généré des sites magnifiques, avec l’aide des feuilles de style (CSS), du javascript et du logiciel Flash, qui pouvait faire des animations vraiment magiques. Une bonne connaissance du code (html, css et javascript) était aussi la bienvenue, pour dépasser les capacités des éditeurs html du moment.
En parallèle, le public a commencé à vraiment s’intéresser au web et beaucoup voulaient créer un site, pour eux-mêmes ou pour leur entreprise.
Jusqu’en 2010 les sites web étaient statiques, c’est-à-dire dotés de dimensions fixes, puis il a rapidement fallu évoluer vers un design responsive permettant aux smartphones de lire correctement les pages web. Ceci a été possible avec les feuilles de styles, qui sont toujours d’actualité. L’autre innovation majeure a été le PHP (Hypertext Preprocessor) qui a permis de créer des sites dynamiques et de mettre en place les blogs, les boutiques en ligne et les réseaux sociaux. Et c’est là que tout a vraiment changé. Comme l’indique le site La Console ( plateforme d’e-learning dédiée au développement web), “une page web dynamique est générée en fonction des caractéristiques de la demande (heure, adresse IP, rôle utilisateur, utilisateur connecté ou non, formulaire rempli, etc).” En résumé, dès les années 2010 les internautes n’étaient plus libres, sans pour cela se rendre compte qu’ils étaient tracés. Mais ce délire ne faisait que commencer et les webdesigners y participaient, bien sûr. Ils ont aussi, comme le grand public, construit beaucoup de sites avec les CMS open source dont le plus connu est Wordpress qui a permis de créer plus de 43% des sites. Le résultat le plus criant de ces millions de sites construits avec des templates préformatés est un web uniformisé, d’où toute créativité semble avoir disparu. De plus, les sites n’ont plus le monopole du web: les grosses plateformes numériques comme Netflix, YouTube, les réseaux sociaux et Amazon occupaient déjà plus de 50% de la bande passante mondiale en 2023, et cela ne fait que s’amplifier ! Alors, que va devenir le webdesign ?
Trente ans après sa naissance, le webdesign ne parle plus de navigation intuitive et confortable de la même façon, et la nuance peut paraître inquiétante. L’époque où les premiers webdesigners chérissaient leurs rares visiteurs pour leur offrir une visite sympa est révolue. Selon le site des écoles de design LISAA, “l’ergonomie web, plus communément appelée UX Design, est devenue un pilier fondamental du webdesign moderne. Elle vise à optimiser l’interaction entre l’utilisateur et l’interface en s’appuyant sur des principes de psychologie cognitive pour créer une navigation intuitive et fluide.” OK. Mais “mieux” encore: sur le site de l’agence web et digitale Les Créavores, on peut lire qu’en 2026, “un site bien designé n’est pas un site beau: c’est un site qui convertit” et “qu’un bon web design augmente le taux de conversion de 200% en moyenne.” Il est ici facile de comprendre que le taux de conversion est le taux de visiteurs convertis en clients, et il est normal de se poser la question: “Mais où est passé le design ?” Il semblerait bien en effet que le dernier-né de la famille Design se comporte comme un enfant roi qui prend les internautes, ou visiteurs, au choix, pour des vaches à lait, d’autant que l’IA est en train de se prêter au jeu en devenant, comme l’indique le site jeveuxsavoir.ovh, “le moteur central du développement web”. Ainsi, “les outils IA génèrent du code, conçoivent des interfaces et optimisent les performances en temps réel, transformant radicalement les workflows des équipes. GitHub Copilot, Cursor et d’autres assistants intelligents sont devenus des partenaires incontournables dans le quotidien des développeurs.”
Mais heureusement, tous les webdesigners ne se sont pas engouffrés dans ce tunnel de vente géant optimisé par l’IA, car ils aiment le web et veulent lui redonner une vraie vie.
Le studio de design et de technologie New-Yorkais ViewSource se singularise par ses animations qui rappellent la magie du web de l’an 2000. Son cofondateur et directeur numérique, Ross Vandenhoeck, a récemment déclaré à Top Interactive Agencies (TIA) que selon lui, “l’avenir du web ne réside pas dans la maîtrise d’une stratégie prédéfinie, mais dans l’expérimentation, le jeu et la perception des détails que les utilisateurs ressentent plutôt que de les voir.” Il estime que “les clients souhaitent s’adresser aux talents, pas aux dirigeants”, et on pourra noter dans la foulée que Ross Vandenhoeck enseigne aussi le design interactif et la programmation à la Parsons School of Design, ce qui est plutôt bon signe pour le futur du webdesign.
De son côté, le designer Spencer Chang définit son site “We Were Online” (WWO) comme “un monde multijoueur en ligne - à la fois jeu, oeuvre d’art et outil - qui transforme l’Internet existant en un monde vivant et partagé, activement façonné par ses habitants.” Dans son récent post Substack intitulé ”making the internet a living game”, il précise: “L’objectif principal de WWO est de transformer Internet en un espace public, à l’image d’une ville, d’un parc ou d’une place publique animée, et de cultiver le sentiment d’appartenir à une communauté plus vaste. Je suis convaincu, écrit-il, que nous passerons toujours une part importante de notre temps dans l’espace numérique; il est donc de notre responsabilité de rendre cet environnement aussi stimulant, ludique et créatif que possible.”
A suivre, donc.
Maria Bardoulat
30/09/2026
Pour en savoir plus:
- Brève histoire du design - Sur Phosphoriales
- Histoire: le début du design - Sur EFET Créa
- Quelles sont les 7 tendances design en 2026, selon la rédaction d’AD ? - Sur ADmagazine
- Du web au webdesign, quelle histoire ! - Sur Tangram lab / ISCOM
- PHP > Découverte du Langage - Sur La Console
- Qu’est-ce qu'un CMS? - Sur facemweb
- Netflix, Google, Meta… Ces monstres qui engloutissent le Web français ! - Sur android-mt.ouest-france
- Qu’est-ce que le webdesign ? - Sur LISAA
- Webdesign: Tendances, outils et bonnes pratiques 2026 - Sur Les Créavores
- Les tendances du webdesign et du développement en 2026 - Sur jeveuxsavoir.ovh
- “Clients Want to Speak to the Talent - Not Executive Teams” - Sur Top Interactive Agencies
- Making the internet a living game, by Spencer Chang - Sur Substack